Mardi 10 novembre 2009
J'ai un peu du mal à y croire, mais j'ai devant les yeux un reçu qui tendrait à prouver que ce n'est pas un canular : j'ai rendu ma thèse, Phylogenetic Models of Language Diversification (cf l'explication pour les nuls même si elle date un peu).

Trois ans sur un seul projet, c'est quand même long, surtout quand il n'y a pour ainsi dire pas d'étape intermédiaire. Quand j'ai commencé ma thèse, Dominique de Villepin était premier ministre, Barack Obama inconnu et Saddam Hussein vivant. Jean Sarkozy n'avait encore jamais été recalé à un examen de droit. Personne n'avait jamais prononcé l'expression "Deathly Hallows". Apple ne fabriquait que des ordinateurs et la grippe aviaire allait tous nous tuer.

Forcément, ma thèse est rendue mais pas finie : plus on rédige, plus on trouve des analyses en plus à faire, des domaines d'application nouveaux et des améliorations de dernière minute. C'est apparemment toujours comme ça : le point final n'est rien de plus que le dernier point qu'on a eu le temps d'ajouter avant la fermeture du centre d'impression le jour où on est obligé de rendre.

Reste la bagatelle de l'oral (en subfusc, nœud papillon blanc compris). Si tout se passe bien, j'y convaincrai le jury que ces 138 pages sont suffisamment abouties pour qu'il puisse succomber à la flemme de me faire passer un oral de rattrapage plus tard. En attendant, je retarde le plus possible le moment où je devrai relire ce que j'ai écrit, pour éviter de passer trop de temps à me lamenter sur les légendes que j'ai oublié de mettre en italiques ou sur la conclusion de ma section 4.3 dans laquelle je ne dis pas assez que nous sommes des génies aux méthodes révolutionnaires.

Et puis surtout, finies les nuits passées devant un ordinateur à rédiger : l'activité normale que je vais reprendre comprend notamment le sommeil et une vie sociale. Mais pas forcément une accélération du rythme de rédaction de billets de blog.
Par Pruneau - Publié dans : Ma vie ma thèse
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Dimanche 18 janvier 2009
Jusqu'à hier, je crois que je ne connaissais personne qui se serait blessé en aviron. Au pire, le barreur se fait jeter dans l'eau à la fin d'une course réussie et ça abîme son téléphone portable s'il n'a pas vidé ses poches.

Hier, donc, premier entraînement de l'année nouvelle (que je vous souhaite bonne, au passage). Dans un passage particulièrement étroit, nous croisons un autre bateau, serrons à gauche ; un arbre nous fonce dessus, s'empare de l'extrémité ma rame qui, coincée, devient incontrôlable. Et le manche de ma rame de me rentrer dans le nez. Aïe. (Ou alternative exprimée avec plus de volume et de vocabulaire épicé.)

Comme il faisait 4°C, l'air environnant faisait office de semi-anesthésiant. Le vrai coup est arrivé quand le coéquipier assis devant moi s'est retourné et a immédiatement annoncé à qui pouvait l'entendre "les gars, je crois qu'on vient de casser le nez de Pruneau". Effectivement, le sang sortait à un débit élevé et la douleur commençait à faire surface.

Le problème d'un accident d'aviron, c'est qu'on est sur l'eau. Le seul moyen d'atteindre la terre ferme, c'est de ramer (ou, en l'occurrence, de laisser les autres ramer)  pendant que les mouchoirs se teignent de rouge. Heureusement, nous n'étions pas si loin d'un point d'amarrage et de toute façon, le flot de sang s'est calmé au bout de cinq minutes.

Deux cent trente minutes d'attente aux urgences plus tard, le verdict est tombé : nez fêlé. En gros, je dois attendre une semaine que ça dégonfle puis regarder si mon nez est (trop) tordu. Si oui, un chirurgien esthétique me le recassera pour le remettre droit. En attendant, mon nez ressemble à une patate.

Apparemment, tout le monde le sait sauf moi : quand on se casse ou fêle le nez, on se retrouve avec un œil au beurre noir. La bonne surprise est que ça n'arrive pas sur le coup : ce n'est que ce matin que j'ai commencé à avoir encore plus de mal que d'habitude à ouvrir la paupière. J'ai une jolie teinte mi-aubergine, mi-roquefort sous l'œil droit. Ça fait très "je suis un homme, un vrai" et j'ai droit à des regards appuyés dans la rue.

À l'entraînement de cet après-midi, j'ai eu une réaction sans doute prévisible : à chaque fois que je voyais du coin de l'œil un arbre se profiler derrière moi, j'agrippais ma rame plus fermement qu'à l'accoutumée, comme si les deux gouttes de sang à mes pieds pas encore nettoyées me narguaient.

Normalement, l'aviron n'est pas un sport dangereux.
Par Pruneau - Publié dans : Oxford
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Lundi 10 novembre 2008
L'heure d'hiver, c'est bien : le soleil se lève plus tôt  (ou, du point de vue du soleil, il est tôt plus tard, ce qui revient au même), donc on peut faire plus d'aviron le matin.

Mais le passage à l'heure d'hiver pose un problème de taille : à 2 h du matin, il est de nouveau 1 h du matin (en France, il est 2 h à 3 h, pour que le changement ait lieu en même temps partout en Europe). Cela crée un paradoxe temporel dont l'issue pourrait engendrer une réaction en chaîne qui déchirerait le tissu-même du continuum espace-temps, provoquant la destruction totale de l'univers. Hypothèse la plus pessimiste, je vous l'accorde : le cataclysme pourrait être plus localisé et affecter uniquement notre galaxie. Et le pire, c'est que (presque) personne n'est au courant.

Heureusement, un groupe de galaxophiles dévoués nous sauve tous, tous les ans. À 2 h dans la nuit du changement d'heure, tous les professeurs et élèves de Merton College, ainsi que quelques rares invités dont votre serviteur cette année, se retrouvent dans une des cours du college. Habillés en sub-fusc (nœud papillon, toge, tout ça). De 2 h à 2 h, donc pendant une heure, tout le monde fait le tour de la cour en marchant à reculons afin de colmater la brèche dans le continuum.

Je dirais qu'il y avait environ deux cents personnes dans la cour, qui peut accueillir environ deux cents personnes bien serrées - on ne marche pas sur le gazon ; il faut savoir garder ses priorités. En rangs de quatre ou cinq, on marche donc à reculons en essayant de ne pas trop rentrer dans les gens derrière. Afin de rendre cette acte héroïque un peu plus amusant, beaucoup choisissent de tourner sur eux-mêmes à haute vitesse à chaque passage dans un coin de la cour. La large consommation de porto aide à augmenter le vertige - mais les Anglais étant des paranos de la sécurité, le porto doit être dans des bouteilles en plastique.

À 2 h bis, tout le monde rentre se coucher. Pendant tout ce temps, vous étiez sans doute au fond de votre lit, à vous dire "cool, on a gagné une heure". La prochaine fois, songez au sacrifice fait par les membres de Merton pour votre bien-être.
Par Pruneau - Publié dans : Oxford
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Mercredi 21 mai 2008
Pruneau faisant du sport, c'est à peu près aussi improbable que J.K. Rowling en procès avec le Lexicon, ou qu'un ancien Ministre de l'Intérieur qui ne comprend pas le mot "régularisation". Mais Tears for Fears nous avait prévenus, et l'impensable est arrivé.

Un cliché veut que tous les étudiants d'Oxford fassent de l'aviron. Cliché certes, mais il n'y a pas de fumée sans feu ; en l'occurrence, c'est même plutôt du niveau du grand incendie de Londres et je me suis jeté dans les flammes.

L'aviron, c'est déjà le moyen le plus important de se mesurer à Cambridge, lors de "The Boat Race", course annuelle au début du printemps et qui est l'un des événements sportifs les plus populaires de ce côté-ci de la Manche (Oxford a gagné la dernière, mais Cambridge mène 79 victoires à 74 sur l'ensemble de l'histoire de la course). Mais tout le monde n'a pas le niveau de rameurs olympiques et tous les étudiants ont l'occasion de participer à d'autres courses, une fois par trimestre. En quelque sorte, on pourrait dire que The Boat Race est comme un match de Quidditch entre Poudlard et Beauxbâtons : seuls les meilleurs de chaque école sont pris. Mais les moins bons peuvent tout de même participer au match entre Serdaigle et Poufsouffle. À Oxford, il n'y a pas les quatre maisons, mais il y a une quarantaine de collèges, qui ont plus ou moins le même rôle.

Il existe de nombreuses formes d'aviron ; à Oxford, la forme reine est le huit avec barreur. Comme le nom l'indique, il y a neuf personnes par équipe : huit rameurs et un barreur, dont le rôle est de diriger le gouvernail (ou barre) et de hurler sur les rameurs pour les faire aller plus vite.

L'aviron est le sport d'équipe par excellence. Une bonne équipe est une équipe dans laquelle les huit rameurs ne sont plus qu'un seul homme, où chacun détecte quasi instinctivement le moindre changement de rythme ou de technique dans celui assis devant lui. C'est aussi un sport très complet, faisant travailler mollets, cuisses, abdominaux, muscles du dos, pectoraux et bras. Vous devriez vous y mettre.

Ici, tout le monde s'y met, et c'est souvent le lieu où l'on se forge de grandes amitiés. Dans le jargon oxonien, on ne demande par exemple pas "qui sont tes amis ?" mais "qui est dans ton équipe ?". Et même pour les équipes mal classées, l'aviron est une affaire sérieuse : typiquement six à huit entraînements par semaine, dont deux commencent à six heures (du matin), et qu'importe la météo. Forcément, ça crée des liens.

Aux jeux olympiques, ou autres compétitions sans importance, les courses d'aviron se font comme en athlétisme ou en natation : on met huit bateaux côte à côte, le premier arrivé à l'autre bout du lac a gagné. Mais il y a environ 160 équipes d'aviron dans l'université (neuf personnes par équipe), et la rivière n'est assez large que pour accueillir deux bateaux côte à côte. Si on faisait comme ça, les compétitions dureraient une éternité. On pratique donc un autre type de course : les bumps. On place treize bateaux (une division) les uns derrière les autres, avec un peu d'écart entre chaque. Tout le monde part en même temps et l'objectif est de rattraper le bateau de devant sans se faire rattraper par le bateau de derrière. Et quand je dis rattraper, je veux dire heurter, d'où le nom bumps : on l'emporte quand on entre en contact avec le bateau de devant. Cela peut être la poupe qui touche la proue, les rames qui entrent en contact, ou la rame de l'un qui touche un membre de l'équipage adverse (typiquement le barreur, puisqu'il est au bout - ça lui apprendra à hurler). Souvent, lorsqu'il est clair qu'un bump est inévitable, le barreur perdant reconnaîtra la défaite avant que le heurt n'ait lieu, afin d'éviter d'abîmer le bateau ou de se prendre une rame dans la tête.

La course a lieu sur quatre jours. Le premier jour, si par exemple les sixièmes rattrapent les cinquièmes, ils échangent de place le lendemain. On monte ou descend ainsi petit à petit dans la division. D'autre part, le premier de la division 2 est aussi le treizième de la division 1 ; s'il bumpe, il passe douzième, quittant ainsi la D2. À la fin du quatrième jour, on garde le classement final bien au chaud et on le réutilise comme classement initial l'année suivante. Il n'est pas absolument impensable que les règles aient été écrites par une bande de matheux en état d'ébriété, mais ça marche très bien.

L'équipe Queen's Men II (c'est moi) a sa première course dans 87 minutes. Le stress est semblable à celui qu'on éprouve avant un examen ou concours. Mais au moins, dans ces cas-là, on peut faire passer le temps en relisant ses fiches, ou en tout cas en promenant les yeux sur les fiches en essayant de se convaincre qu'on enregistre ce qu'il y a écrit dessus. Alors que là, il est encore trop tôt pour m'échauffer et je ne peux rien faire pour passer le temps. À part poster sur mon blog, bien sûr.
Par Pruneau - Publié dans : Oxford
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Mardi 22 avril 2008
Un chercheur annonçait récemment que Harry Potter est créateur d'accoutumance. Peu de gens douteront que c'est une dépendance dont je souffre. Les drogues douces menant aux drogues dures (alors que pour les brosses à dents, c'est le contraire), j'ai depuis peu une nouvelle assuétude : l'élection présidentielle américaine (ou états-unienne, si ça vous fait plaisir).

Lorsqu'un Français parle des présidentielles américaines, il est de bon ton qu'il qualifie leur système de suffrage indirect avec grands électeurs d'anti-démocratique, d'inégalitaire et d'injuste, avant d'ajouter que de toute façon, ces  $&*#% d'hommes politiques américains sont tous les mêmes et que s'ils étaient en France, les Démocrates formeraient l'aile conservatrice de l'UMP tandis que les Républicains appartiendraient à l'aile libérale du Front National. Heureusement que le scrutin uninominal majoritaire à deux tours bien de chez nous, démocratique, égalitaire et juste, n'aboutirait jamais à une telle aberration !

On peut penser ce qu'on veut des grands électeurs, le fait est qu'avoir des primaires au cours desquels on laisse les électeurs choisir les candidats est loin d'être idiot et que la campagne actuelle a tout pour faire vendre : un débat d'idées profond entre les deux partis (si si), de la politique spectacle dans le duel Obama-Clinton, un suspense qui n'en finit pas et une forte présence sur Internet qui permet à chacun de perdre ses journées à suivre les moindres détails via YouTube, votre journal préféré ou Wikipedia.

Malheureusement, ces six dernières semaines , il ne s'est presque rien passé sur le front de l'élection. Ce soir, c'est le grand retour : la Pennsylvanie vote enfin, les toxicos comme moi auront quelque chose à se mettre sous la dent, dans les veines ou les narines.

Et c'est aussi l'occasion de relancer ce blog et de mettre fin au terrible manque dont je suis sûr que vous souffriez aussi, chers lecteurs. Non ?
Par Pruneau
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Lundi 8 octobre 2007
Le prix Nobel de Médecine a été attribué aujourd'hui. Les heureux élus s'appellent  Mario Capecchi, Martin Evans et Oliver Smithies.

Avant d'en parler, un bref paragraphe sur l'absence de Prix Nobel de Mathématiques. La petite histoire veut qu'Alfred Nobel, lorsqu'il créa son prix, refusa de créer un Prix Nobel de Mathématiques parce qu'un immonde mathématicien lui avait piqué sa femme. C'est un mythe, ça ne s'est jamais passé. D'ailleurs, Alfred Nobel n'était même pas marié. S'il n'y a pas de Prix Nobel de Mathématiques, c'est simplement parce qu'Alfred Nobel voulait récompenser des domaines avec des applications pratiques, ce qui n'est pas le cas des maths.

Mais revenons à nos moutons - même si en l'occurrence, il s'agit plutôt de souris. Il y a une vingtaine d'années, ces Messieurs ont réussi à modifier l'ADN de cellules-souches de souris. Leur méthode permet de créer des souris chez lesquelles un gène particulier a été désactivé. En admettant que les souris survivent malgré le gène en moins, on peut ensuite les comparer à des souris normales. Les différences entre souris normales et souris génétiquement modifiées proviennent forcément du gène en moins : on découvre ainsi la fonction de ce gène. C'est la porte ouverte à une meilleure compréhension des gènes humains, puis à des thérapies géniques.

Je simplifie à peine, et je suis sûr que même si vous ne connaissez rien à la biologie et n'avez aucune idée de ce qu'est une cellule-souche, vous aurez compris l'idée , quitte à relire ces cinq phrases une ou deux fois. Maintenant, voyons comment nos grands journaux nationaux traitent la nouvelle.

Au Parisien, pas un mot : le prix Nobel, peu nous importe. Chez Libération, pareil, même si Emmanuèle Peyret avait écrit ce week-end un article sur la remise des IG-Nobel, la parodie du prix Nobel : un "prix" un peu décalé est plus vendeur que la remise de la récompense scientifique la plus importante de l'année. À l'heure où j'écris, la une du site de Libération est occupée par le fait que Cécilia n'a pas annoncé qu'elle quittait Nicolas.

Le Monde et le Figaro ont mis la nouvelle en une. Ils ont même tous deux traduit [ou repris la traduction par l'AFP d'] un extrait du communiqué de presse du comité Nobel : "leurs découvertes ont permis de mettre au point une technologie d'une immense importance", mais pas un mot sur ce qu'est la technologie en question ; on nous dit juste qu'elle a aidé à comprendre la mucoviscidose. Et puis on n'oublie pas de préciser que les trois lauréats se partageront la somme de 10 millions de couronnes suédoises (1,09 millions d'euros, selon le Monde ; le Figaro  ne prend même pas la peine de faire la conversion). Au final, ce sont des articles vides de fond, sans la moindre tentative d'éduquer les lecteurs. Au mieux, les lecteurs se souviendront que le prix Nobel de Médecine a été décerné cette année à des généticiens.

Les autres prix Nobel suivront dans la semaine, mais on peut déjà se féliciter d'un point : en 2006, les prix Nobel de Médecine, Physique, Chimie et Économie avaient été attribués à (respectivement) deux Américains, deux Américains, un Américain et un Américain. Cette année, il y a un Britannique dans le lot (Evans). Les deux autres sont nés en Italie et au Royaume-Uni, mais ont émigré vers les États-Unis dans leur jeunesse, comme tant d'autres scientifiques à la recherche de terres plus accueillantes.
Par Pruneau - Publié dans : Actualité scientifique
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Samedi 29 septembre 2007
Mes babillages d'hier sur la Bibliothèque avaient une origine : ce matin, mon ancien colloc (Nick) et moi-même avions rendez-vous avec la bibliothèque de Queen's pour consulter The Whestone of Whitte de Robert Recorde, un cours de mathématiques datant de 1557. À la manière socratique, Recorde y explique des règles de base de calcul. Grand partisan de la mnémotechnique, il propose même des poèmes de sa composition. Par exemple, savoir si le résultat d'une soustraction sera positif ou négatif requiert un poème de quatre strophes, pas moins.

L'intérêt de ce livre, et la raison pour laquelle nous voulions le consulter, est qu'il contient le premier signe = de l'Histoire. Jusque-là, les mathématiciens écrivaient "ce qui est égal à" en toutes lettres, ou une autre périphrase ; certains petits malins utilisaient l'abréviation æ (pour æqualis). Comme nous l'explique Recorde, rien ne saurait être plus égal que deux lignes de même longueur ; cette notation est donc la meilleure qui soit (et comme tout l'ouvrage s'articule autour d'un discours maître-élève, l'élève s'empresse de louer son maître pour cette innovation hors du commun - pour une fois, il a raison). Pour bien enfoncer le clou, l'abréviation utilisée n'est pas =, parce qu'on risquerait de ne pas la voir. Ça ressemble plutôt à =====. Deux très longues lignes, qui sont décidément d'égale longueur. De même, plus et moins s'écrivent respectivement --+-- et -----

Recorde ne s'était pas rendu compte que sa notation pouvait servir pour noter le résultat d'une opération (2+2=4) ; il l'utilise uniquement pour des équations à résoudre ("14x --+-- 15 ===== 71" est la première utilisation du symbole, sauf qu'il n'appelle pas son inconnue x).

Nous pensions passer une petite demi-heure à regarder le symbole, mais le livre entier était en fait passionnant et nous a occupés pendant 2 h 30, jusqu'à ce que nos ventres aient raison de nous. C'était impressionnant de voir que certaines choses qui nous paraissent évidentes nécessitaient d'être explicitées pour que le lecteur les comprenne bien. Ce "nous" n'est pas limité à ceux qui font des maths : il y a littéralement un chapitre entier pour expliquer que "2-5" donnera un résultat négatif, de même que "-5+2". Et trente pages plus loin, il donne autant de détails quand il s'agit de faire des opérations complexes comme extraire une racine cubique à la main.

De même que la notation en était à ses balbutiements, on sent que les différents auteurs cherchaient à imposer leur vocabulaire. Recorde tente ainsi de nous faire dire zenzike pour carré, zenzizenzike pour puissance 4 et zenzizenzizenzike pour puissance 8.

Malheureusement, les photographies des vieux livres sont interdites. De même que poser les vieux livres à même une table (il faut un support spécial, en mousse) ou garder un livre ouvert avec ses mains (on utilise une ficelle remplie de plomb pour garder la page ouverte, ça évite les marques de doigts). Les doigts sont autorisés pour tourner les pages.
Par Pruneau - Publié dans : Oxford
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Mardi 25 septembre 2007
I hereby undertake not to remove from the Library, nor to mark, deface, or injure in any way, any volume, document or other object belonging to it or in its custody; not to bring into the Library, or kindle therein, any fire or flame, and not to smoke in the Library; and I promise to obey all rules of the Library.

Ce qui, mal traduit, donne :

Par la présente, je m'engage à ne pas retirer la Bibliothèque, à ne pas dégrader, ni endommager d'une quelconque façon, les volumes, documents ou autres objets lui appartenant ou sous sa garde ; à ne pas introduire dans la Bibliothèque, ou allumer en son enceinte, un feu ou une flamme, et à ne pas fumer dans la Bibliothèque ; et je promets de respecter toutes les règles de la Bibliothèque.

La Library, avec un grand L, c'est la bibliothèque d'Oxford. Ou, plus précisément, n'importe laquelle des 120 bibliothèques que comporte l'Université. Ce serment devait être récité par toute personne entrant dans la Bibliothèque pour la première fois. De nos jours, certains ont à le réciter, d'autres (comme moi) juste à le signer. Je ne sais pas d'où vient la différence. Par contre, en théorie, il faut être prêt à le répéter sur demande d'un employé de la bibliothèque.

D'une façon générale, je ne comprends pas grand chose aux règles des Bibliothèques. Dans l'ensemble, l'expérience montre que la seule règle d'utilisation importante est "il faut demander gentiment à la1 bibliothécaire".

La bibliothèque d'Oxford est une bibliothèque de dépot : elle a droit à un exemplaire de tout livre publié au Royaume-Uni. Entre autres, cela veut dire qu'elle possède une première édition du tome 1 de Harry Potter, mais là n'est pas le sujet. Il y a tout. Pour certains livres, il faut attendre trois-quatre jours, histoire qu'un camion aille le chercher dans un hangar à quelques kilomètres où ils ont passé les 60 dernières années sans être ouverts, mais ça reste très pratique. Le décor ne gâche rien : la bibliothèque principale a été choisie pour tourner les scènes de la bibliothèque et de l'Infirmerie de Poudlard. Ce ne sont pas les salles que je fréquente le plus, mais les autres ne sont pas trop mal non plus.

Les deux que je fréquente le plus sont la Radcliffe2 Science Library, la principale bibliothèque scientifique, attenante au Muséum d'Histoire Naturelle et d'Anthropologie, et la Taylorian Library, qui s'occupe de langues et linguistique et est attenante au Musée d'Histoire tout court.

Le problème classique des bâtiments vieux et jolis est qu'ils sont vieux et mal conçus. Typiquement, pour atteindre le niveau 5, on entre par le niveau 4 qui se trouve au rez-de-chaussée, on monte un étage pour atteindre le niveau 6, qu'on traverse intégralement (c'est grand et puisse Ahura Mazda vous venir en aide si quelqu'un vous voit courir). On se retrouve alors au niveau 5, mais pour le savoir, il faut avoir repéré l'écriteau qui a été posté en 1921 au-dessus de la porte de 3m50 et n'a pas été dépoussiéré depuis. Ou alors, on demande gentiment à la bibliothécaire. En fait, j'aime bien devoir emprunter des escaliers en colimaçon riquiqui, qui mènent généralement au rayon de philosophie scandinave. Sauf quand après avoir gentiment demandé à la bibliothécaire, j'apprends que le livre qui m'intéresse a été rangé à côté des DVD de l'entre-deux-guerres, dans une autre bibliothèque qui ferme deux heures plus tôt.3



1. Car il s'agit uniquement de femmes ; les seuls hommes sont chargés de faire les gorilles à l'entrée. Le terme "gorille" est d'ailleurs mal choisi, puisqu'ils sont à la fois gentils et chauves.
2. Rien à voir avec Daniel.
3. Inspiré d'une histoire vraie. Les noms des protagonistes ont été changés afin de protéger leur anonymat.

Par Pruneau - Publié dans : Oxford
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Lundi 27 août 2007
Pour la première fois, j'ai donc présenté mes travaux à une conférence. Je devais parler le mercredi, mais en arrivant le lundi matin, on m'a proposé de parler l'après-midi même, ce qui était en fait mieux, même si l'heure du déjeuner n'a pas été des plus reposantes. Dans l'ensemble, ça s'est bien passé, merci. Je pense qu'ils ont vu que j'étais un petit jeune, ils sont restés gentils.

J'ai pu voir un peu mieux comment fonctionne une conférence  scientifique - la seule autre conférence à laquelle j'avais assisté jusqu'à présent comptait moins de 30 participants, ce qui est entre 10 et 1000 fois moins que les conférences habituelles, ce n'était pas représentatif.  Celle de Montréal était plus dans la moyenne, avec quelques centaines de partipants. À n'importe quel moment donné, il y avait entre 3 et 8 présentations différentes dans autant de salles. Le grand dilemme était donc de savoir à laquelle assister (assez souvent, la bonne réponse est "aucune", mais je n'étais pas au courant - on apprend sur le tas !)

D'après ce que j'ai pu voir, il y a deux raisons d'assister à  une présentation :
1. On connaît la personne et on a une vague idée de ce qu'elle va raconter ; on y va alors pour dire à la fin qu'on n'est pas d'accord, qu'elle a tout faux et que c'est comme ça qu'il faut faire.
2. On ne connaît pas la personne, mais on aimerait. On va l'écouter, mais c'est juste une excuse pour pouvoir ensuite prendre un café ou un repas avec elle.

Rien de concret ne se passe pendant les présentations, tout ce qui compte se fait autour de la conférence.  Le jour le plus important était en fait le jeudi, avec l'excursion, au cours de laquelle  on a le plus de temps libre pour nouer des contacts ; c'est une des rares situations où un long voyage en car est une bonne chose.

En tant que participant à la conférence, je suis apparemment automatiquement devenu membre de la Société International de Linguistique Historique, dont la seule raison d'être est l'organisation de la conférence en question. La réunion biennale de la société avait lieu pendant la conférence, ce qui est logique puisque c'est le seul moment où la majorité des membres sont sur le même continent.

Il faut avoir le cœur bien accroché, les confrontations sont violentes : des élections avec un seul candidat, des motions controversiales proposant de remercier les organisateurs de la conférence... J'ai beaucoup aimé leur système de vote. Je m'attendais à un vote à main levée, unanime à chaque fois, mais c'est fatiguant. À la place, on signifie son accord en tapotant du poing sur la table. Quand tout le monde fait ça en même temps, on dirait qu'une armée de petits rongeurs vient d'envahir la salle en courant. Si le Taptaptap est suffisamment fort, la motion est acceptée ou le candidat est élu. Je ne sais pas comment on signifie son désaccord puisque ce n'est jamais arrivé, peut-être en tirant la langue ou en faisant crisser ses ongles sur sa chaise.
Par Pruneau - Publié dans : Ma vie ma thèse
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Mardi 31 juillet 2007
Le titre de ce billet est un peu nul. Je cherchais une référence à Under Pressure, qui correspond à ce que je ressens. Et encore, juste le titre, pas le reste des paroles.

Ces trois dernières semaines, j'ai plus travaillé sur ma thèse qu'au cours des six mois précédents - et pourtant, j'avais un tome 7 à lire. C'est fou ce que la pression d'une échéance peut faire.

L'échéance, c'est mercredi prochain, le 8 août, au "18ème Congrès International de Linguistique Historique". Je vais me retrouver devant une audience composée de linguistes, d'ogres et de statisticiens auxquels je serai livré en pâture après leur avoir vaillamment présenté ce que j'appelle "mes résultats". D'où grande panique, et réalisation qu'il va falloir que j'ai les résultats en question dans les jours qui suivent.

À un moment, les organisateurs du congrès avaient décidé de me donner une conférence plénière de deux heures, ils n'avaient pas dû se rendre compte que j'étais un étudiant en première année de thèse. Finalement, ce sera 30 minutes, ce qui est beaucoup mieux mais tout de même terrifiant. Mais le reste du congrès devrait être trop bien. Déjà, c'est à Montréal (corrolaire : je vais à Montréal !). En plus, il y aura plein de gens que je veux rencontrer, je pourrai assister à des conférences sur des sujets aussi variés que "is Modern Hebrew Semitic?", "the prehistory of oblique subjects"ou "compléments circonstanciels et ordre des mots" (c'est un congrès de linguistique, donc les conférences ont lieu en trois langues différentes ; je vais éviter celles en espagnol). Et pour couronner le tout, c'est à Montréal (corrolaire : je vais à Montréal !).

Promis, après ça, j'aurai suffisamment de temps pour poster plus qu'une fois toutes les quatre semaines sur ce blog.
Par Pruneau - Publié dans : Ma vie ma thèse
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